dimanche 15 octobre 2017

TROIS MERVEILLES : NOTRE DAME D'ORCIVAL

Lorsque l'on fait régulièrement le même voyage, du sud au nord, du nord au sud, on a parfois l'envie de prendre des chemins de traverse.
 C'est ce qui nous avons fait au tout début de ce mois d'octobre.
Adieu donc, autoroutes aux arrêts parfaitement balisés et prosaïques, bonjour, routes secondaires qui nous font découvrir des merveilles.

La première se cachait sur les flancs du Mont-Dore, dans un tout petit village au fond d'un vallon. On serpente, on serpente et tout à coup cette grande et superbe masse grise s'impose au regard.


.


La basilique Sainte-Marie d'Orcival, chef d'oeuvre de l'art roman auvergnat, bâtie d'un seul jet avant 1166, sur un lieu de pèlerinage à la Vierge, au succès grandissant.

Construite au flanc d'une colline à laquelle elle s'adapte parfaitement, elle n'a subi, durant les siècles suivants, que très peu de modifications.

Il suffit d'admirer l'extérieur, pour comprendre comment l'intérieur est organisé :

"... crypte en soubassement, absidioles ouvrant sur le déambulatoire, choeur et abside s'en détachant, massif barlong du transept."

Une longue et haute nef mène jusqu'au choeur.

Il faisait très gris ce jour là, et malgré les fenêtres  qui percent les murs épais, l'ambiance intérieure était aussi sombre qu'imposante.


La croisée du transept

Il semble qu'un badigeon clair et ocre rouge recouvrait la pierre. Mais il a disparu. Ne restent plus que la pierre grise et les belles sculptures, très majoritairement végétales des chapiteaux, qui témoignent "de l'engouement des sculpteurs auvergnats pour les formes de l'antiquité, que pouvaient leur inspirer les vestiges encore en place à proximité (temple de Mercure sur le Puy de Dôme et thermes du Mont-Dore)".   







Dans le choeur, est placée en majesté une Vierge du XIIe siècle, en noyer argent et argent doré. Assise sur un trône elle tient son enfant assis, bien droit sur ses genoux.

"Il ne s'agit pas d'exprimer un sentiment maternel mais de personnifier une Institution portant Dieu comme un roi."




On lui prête toujours le pouvoir de guérir et de nombreux pèlerins viennent toujours lui rendre hommage, particulièrement le jeudi de l'Ascension. Des trous de fixation ont été (malheureusement) percés en 1894 sur les têtes pour pouvoir, aux grandes occasions, y placer des couronnes.

Au fond de la nef, une belle tête de vache, comme un rappel de toutes celles qui paissent dans les prés alentour,  domine une grande cuve de pierre.


Elle ajoute au mystère que dégage ce beau monument.

C'est au moins l'impression que j'en garderai.


Source :http://www.culture.gouv.fr/culture/inventai/itiinv/orcival/orci01.htm

jeudi 5 octobre 2017

LE SOMMEIL D'ULYSSE







Quand ils eurent rejoint le navire et la mer,
les superbes passeurs déposèrent vite les dons
dans le profond vaisseau, la boisson et la nourriture ;
ils étendirent pour Ulysse un drap et un linon
sur le gaillard de poupe du profond navire, afin
qu'il pût dormir tranquille ; Ulysse alors monta et se coucha
en silence ; chacun prit place à son tolet
en bon ordre, et l'on détacha l'amarre de la borne.
Les rameurs, se cabrant, éclaboussèrent d'eau les rames ;
alors un doux sommeil tomba sur ses paupières,
profond et tout pareil au calme de la mort.
Comme des étalons groupés par quatre dans la plaine, 
tête dressée, font longue route en peu de temps, 
ainsi la proue de leur bateau montait et par-derrière
la houle  de la mer tonitruante bouillonnait.
Sa course était égale et sûre ; et l'épervier  lui-même
n'aurait pas pu lutter, le plus rapide des oiseaux.
Cinglant ainsi, il divisait les vagues de la mer,
emportant ce héros sage comme les dieux
qui avait tant souffert d'angoisses dans son coeur
dans la bataille humaine et dans la douloureuse houle ;
il dormait immobile, toutes souffrances oubliées.

HOMERE
L'Odyssée
Chant XIII /70/-92/

Traduction de Philippe JACCOTTET

mercredi 27 septembre 2017

L'ODYSSEE



Auteur : HOMERE
Traducteur : Philippe JACCOTTET
Illustrations : Julien CHABOT
Editions : La Découverte 2016- 498 pages-




Depuis quelques années, j'essaie de lire, l'une après l'autre, les oeuvres que je n'avais jamais osé aborder jusque là.
C'est ainsi, qu'il y a deux ans, je me suis lancée dans la lecture de "Moby Dick" d'Herman Melville et que l'an dernier j'ai attaqué -le mot n'est pas trop fort - "Ulysse" de James Joyce.
Dans les deux cas, je suis arrivée au bout de l'ouvrage, ravie de cette lecture pour le premier, emplie d'une certaine (et assez vaine) fierté pour le second.  Parmi ces pavés inabordables restaient, entre autres,  "l'Iliade" et "l'Odyssée", autour desquels je tournais, sans jamais oser commencer.

Le premier déclic a été  la lecture de l'article que Dominique a consacré,  au début de l'été, au livre de Jean Soler, "Le sourire d'Homère".
Le second,  l'écoute, sur la route, de l'émission de France Culture, consacrée à "l'Odyssée", dans le cadre de "La Grande Traversée",  dédiée à "Celui qu'on appelle Homère" .
Non seulement ce fut un moment lumineux, mais également le moyen de choisir la traduction qui me convenait, ce qui a son importance.

Et je me suis lancée. Chaque matin de ce début septembre, tasse de thé en main, jusqu'au dernier vers, émerveillée.

Petit rappel :

"Rien n'est pire pour les humains que ce vagabondage."

Et pourtant ce sont bien les vagabondages d'Ulysse que nous suivons, de l'île où Calypso le retient, jusqu'à sa chère Ithaque.
Ici,  l'attendent, sans plus vraiment y croire, son vieux père Laërte, désespéré, dans son jardin, Pénélope, son épouse, assaillie par les prétendants et Télémaque, son fils, un peu plus confiant en un possible retour.


L'attente de Pénélope et Télémaque.
Skypos à figures rouges 440-435 ac JC
Chiusi. Italie. Musée National.

Mais avant les retrouvailles, il faut qu' Ulysse, fasse appel à toutes ses ressources pour franchir les épreuves- et elles seront nombreuses ! - qui l'attendent. Et même, une fois le pied posé à Ithaque,  il lui faudra encore faire preuve de patience et de courage, avant de pouvoir reprendre sa place parmi les siens.

Ulysse reconnu par Euryclée, sa nourrice.
Skyphos à figures rouges, 440-435
Chiusi. Italie. Musée National.


J'ai aimé cet univers où les dieux et les hommes se côtoient avec tant d'aisance. Des dieux souvent si humains par leurs faiblesses, des hommes que leurs qualités rendent presque divins.
J'ai aimé la complexité des épreuves, qui semblent s'enchaîner, sans devoir s'arrêter et le merveilleux dans lequel elles baignent.
J'ai aimé la beauté  des caractères.
J'ai aimé la simplicité  des sentiments  qui dirigent chacun. Ulysse aime sa terre, son père, son épouse et son fils. Laërte aime son fils, Pénélope son époux et Télémaque son père. Les prétendants convoitent Pénélope. Ils méritent la mort et ils la trouveront. 
J'ai aimé ce monde où l'hospitalité et la générosité sont des règles absolues.
J'ai aimé la beauté des descriptions : "une toison bouclée comme la fleur de la jacinthe".
J'ai aimé toutes les formules qui scandent le récit, décrivent ou définissent chacun, sans qu'il soit besoin d'en dire plus : "La mer vineuse", "l'aube aux doigts roses", "la peur verte" , Ulysse "l'inventif""l'ingénieux""l'endurant""le rusé", "l'industrieux", "la sage Pénélope", Télémaque "le réfléchi".
J'ai aimé aussi, énormément, cette traduction, faite par un poète, qui m'a permis d'être, parmi tous les autres, simple auditrice devant l'aède.




Le traducteur, Philippe Jaccottet, et l'éditeur ont choisi de renvoyer en fin d'ouvrage la préface, qui devient donc postface, ainsi qu'un bref dossier documentaire. J'ai apprécié cette option qui permet d'aborder l'oeuvre, l'esprit aussi libre que possible.

"Il y aura eu d'abord pour nous comme une fraîcheur d'eau au creux de la main. Après quoi on est libre de commenter à l'infini, si l'on veut."
Philippe Jaccottet


Pour terminer, je voudrais signaler la qualité de cette édition : belle couverture (la " mer vineuse" !), beau papier, typographie très claire, belles illustrations pleines de puissance et de mystère de Julien Chabot.




Alors, n'hésitez plus !


mardi 19 septembre 2017

LE POTAGER





" Entre de vieux pommiers et d'épais buissons de groseilliers, des choux à tête ronde mettaient des taches vert pâle ; le houblon s'enroulait à des échalas ; les plates-bandes se hérissaient de rames brunes où s'enchevêtraient des pois desséchés ; d'énormes citrouilles semblaient se vautrer sur le sol ; des concombres jaunissaient sous leurs feuilles pointues, poussiéreuses ; de hautes orties se balançaient le long de la clôture ; en deux ou trois endroits, des touffes de chèvrefeuilles, de sureaux, d'églantiers rappelaient les parterres d'autrefois. Près d'un vivier, rempli d'une eau visqueuse et rougeâtre, on voyait un puits entouré de flaques où les canards barbotaient, affairés ; un chien, tremblant de tout le corps, les yeux à demi clos, rongeait  un os sur une pelouse; une vache pie broutait l'herbe d'une langue paresseuse, en balayant de la queue son échine efflanquée."



Ivan TOURGUENIEV
"Mémoires d'un chasseur"

dimanche 17 septembre 2017

MEMOIRES D'UN CHASSEUR





Auteur : Ivan TOURGUENIEV
Traducteur : Henri MONGAULT
Préface : Pierre Moinot 1
Editions : Gallimard Folio classique n°1264


Si quelques jours auparavant je n'avais pas lu avec admiration "Premier amour" et souhaité, dans la foulée, découvrir d'autres ouvrages de Tourgueniev, je pense qu'il ne me serait jamais venu à l'idée d'ouvrir "Mémoires d'un chasseur", tant je suis peu attirée par cette activité, faisant preuve, par la même occasion, d'une bien grande sottise.

Car c'est un livre étrange et merveilleux, dans lequel la chasse n'est en fait qu'un prétexte pour nous faire découvrir la Russie rurale de ce milieu du XIX e siècle, un peu avant et après la promulgation de "la Grande Réforme"(1861), qui abolit le servage en Russie.
L'ouvrage n'a pas été composé d'un seul tenant : il s'agit de la compilation de 25 essais, le mot le plus juste étant peut-être "tableaux", écrits par Tourgueniev entre 1847 et 1875, parus  pour la plupart, au fil de leur écriture dans la revue "Le Contemporain".

Sur les pas de notre chasseur et de ses chiens nous parcourons donc plaines et forêts, dormant parfois à la belle étoile, parfois dans des auberges, le plus souvent dans les maisons de campagne de ces propriétaires, hobereaux ou petits seigneurs,  dont Tourgueniev, lui-même, faisait partie. L'occasion de rencontrer dans une nature somptueuse,  maîtres et moujiks,  de découvrir les liens cruels qui les unissent  mais aussi, que tous partagent  la même humanité, perspective renversante, dans un monde où les seigneurs voyaient plutôt leurs "âmes"* comme "des espèces d'arbres qui marchent" ou "d'animaux qui parlent"1

Or, Tourgueniev en fait des héros, au même titre qu'eux. Et c'est même une  femme au dernier niveau du dénument, qui apparaîtra comme le visage de la sainteté. Rien de bien choquant, lorque chaque histoire est lue à distance des autres, au fil de la parution dans la revue, mais l'effet est tout autre quand on les trouve regroupées dans le même ouvrage. L'empereur Alexandre II lui-même ne s'y trompa pas, faisant dire à Tourgueniev, que son livre avait été un grand motif de sa détermination à engager sa réforme.

Ne croyez surtout pas cependant, qu'en ouvrant cet ouvrage vous allez vous lancer dans une lecture austère. Tout au contraire, vous allez être porté par un ton doux, souriant, parfois juste ironique. Vous allez vous laisser porter par un style magnifique, qui fait tout le  grand bonheur de cette belle lecture.


* J'ai découvert à cette occasion le sens du mot "âme" employé  pour évaluer la fortune des propriétaires terriens, dans un monde où l'on ne dissocie pas les hommes de la terre. Je pensais, qu'il s'agissait de tous les serfs (hommes, femmes, enfants) qui vivaient sur un domaine, mais ce terme est en fait réservé aux seuls hommes pour lesquels le propriétaire payait la capitation.  En 1850, près la mort de sa mère, la terrible Varvara Petrovna,  Tourgueniev devint le maître de 5000 âmes, qu'il affranchit en partie.  

samedi 9 septembre 2017

UN BESTIAIRE FANTASTIQUE


Les routes du Cantal réservent de bien belles surprises.
Le château de La Trémolière, dans le village d'Anglards-de-Salers est l'une des plus agréables d'entre-elles.

Imaginez une gentilhommière typique de la fin du règne de Louis XIV : murs en basalte, tourelle et mâchicoulis, construite et remaniée entre la fin du XVe siècle et celle du XVIIe.

On s'attend à voir passer une fée...

Source : RégionFrance.com
L'idée, n'est pas totalement vaine.

En 1860, la commune souhaitant y établir un presbytère, achète le château à la famille de Montclar.
Quelques temps plus tard, le curé prend possession de son nouveau domaine et découvre dans le grenier un trésor : douze  tapisseries tissées en laine et en soie, sur des métiers de basse lisse, dans les ateliers d'Aubusson, probablement à l'occasion du mariage, le 8 octobre 1586, de Rénée de Chalus d'Orcival et de Guy de Monclar.

Dix d'entre elles ont pu être restaurées et constituent l'une des plus belles séries aujourd'hui conservées de "Verdures à animaux", caractéristiques de la production d'Aubusson.

Ce sont elles que nous pouvons aujourd'hui admirer dans les salles du château.


Dans un paysage luxuriant composé d'arbres, de plantes et d'herbes, dont les superbes "feuilles de choux", qui sont le leitmotiv de l'ensemble, s'ébattent animaux réels et fantastiques, au regard parfois si étrangement humain, tandis que maisons, châteaux, églises, d'inspiration flamande, limitent les lointains.


Source : point.contrepoint.com

Ici se mêlent licornes, dragons, griffons, hydre à trois têtes, girafes, singes, ours, panthères, renards, chevaux, chiens, lapins, écureuils,  mais aussi paons, dindons, canards, cygnes, anguilles, papillons.... certains s'ignorant, d'autres s'entre-dévorant.


Source : aubusson-tapisseries.fr

Tout baigne dans les magnifiques tons bleu-vert, produits notamment par la Guède (bleu) et la Gaude (jaune), qui confèrent à l'ensemble un mystère et une fraîcheur sans pareil.

Je suis sortie de cette visite éblouie, pour découvrir une autre merveille : le jardin contemporain d'inspiration médiévale, réalisé par Eric Ossart et Arnaud Maurières, qui porte le nom de "Verger de Déduit", en référence au "Paradis d'amour" décrit par Guillaume de Lorris en 1230, dans son "Roman de la Rose".




Comme nous, le narrateur traverse divers enclos, pour aboutir à une fontaine, dans laquelle il aperçoit le reflet d'une rose...


Pour terminer, il faut ajouter que l'accueil est particulièrement aimable et que la jardinière n'hésite pas à vous donner des boutures si vous avez la main verte...

Que demander de plus ?

Château de la Trémolière
15380 Anglards-de-Salers
04 71 40 05 72 ou 04 71 40 00 02,  pour connaître les horaires d'ouverture suivant les saisons.

lundi 4 septembre 2017

DEUX HOMMES DE BIEN







Titre original : Hombres buenos -2015
Auteur : Arturo PEREZ-REVERTE
Traducteur : Gabriel IACULLI
Editions du Seuil 2017-502 pages


Voici un livre que l'on lit de bout en bout, un sourire de plaisir aux lèvres. Cinq-cent-deux pages tout de même, ce n'est donc pas rien.

De Madrid à Paris et retour, dans un XVIIIe siècle déjà bien avancé, nous allons suivre les aventures de deux respectables membres de l'Académie royale espagnole, envoyés par celle-ci en mission à Paris, pour y acheter et ramener à Madrid un exemplaire de l'édition originale de l'Encyclopédie éditée par Diderot, d'Alembert et Le Breton,  28 volumes, que cette sage assemblée, malgré l'interdiction qui  frappe cet ouvrage, trouve nécessaire "pour l'édification et le plaisir de de messieurs les académiciens, l'émulation de leurs travaux et l'honneur de cette docte institution".

Bien entendu cette décision n'est pas du goût de tout le monde, notamment de celui de deux de leurs collègues, qui, opposés à l'esprit des Lumières pour des raisons pour le moins  opposées, vont s'allier et confier à un homme de main, la tâche de leur barrer la route.

Nous voici donc  bringuebalant dans un coche de voyage sur les routes d'Espagne et de France, nous arrêtant dans des auberges plus ou moins sordides, puis découvrant Paris, pas encore révolutionnaire, dans tous ses contrastes, des ruelles les plus lamentables aux quartiers les plus huppés.

Nous rencontrons un ambassadeur ladre, une tête brûlée d'abbé, des libraires plus ou moins libertins, --pardon philosophes-, un policier complaisant pour ne pas dire verreux, une belle dame qui tient salon...

Et bien sûr recherchons cette fichue encyclopédie, dont apparemment il ne reste plus que quelques volumes dépareillés.

Entrecoupant le récit, l'auteur nous en conte un autre, plus personnel celui-ci mais tout aussi passionnant : la genèse de son projet, les recherches et les rencontres faites pour le mener à bien.

Sautant du passé au présent, du réel au fictif, nous restons constamment sous le charme de ces deux hommes aussi différents l'un que l'autre, que réunit cependant leur indéfectible courtoisie, leur ouverture d'esprit, leur honnêteté, sans parler de la respectueuse amitié, qui très vite les lie.

Un vrai régal.